Le roman des Renards

Les Renards Bleus à Perpignan, en 1998
 
 
Ils ont rusé dans tout le Grand-Sud et suscité autour d’eux un formidable engouement. À la croisée du rugby champagne et de l’esprit « Show Biz », les Renards Bleus ont forgé leur légende sur et en dehors du terrain, à coups de tournois enjoués et de troisièmes mi-temps mémorables. Plongée au cœur de "quinze années de folie" avec Jacques Brousse, président historique et co-fondateur de l'association 
 

Le roman des Renards 

 
À la vue du logo, les mordus de Disney reconnaîtront probablement Grand Coquin, le goupil qui s’amusait à duper Pinocchio dans le long-métrage de 1940. Pour Jacques Brousse en revanche, hors de question de mentir au moment de se replonger dans « quinze années de folie » rugbystique. En ouvrant la boîte à souvenirs, l’ancien trésorier de l’UFAR (Union Française des Anciens du Rugby) ne veut surtout rien éluder de cette époque formidable : ni les Pères Fondateurs (Jacques Bilirit, Patrick Cardoit, Guy Derrien, Henri Dupouy, Christian Larue, Alain Moretti, Patrick Poupot, François Ricard, Jack Vacher), ni les principaux faits d’armes, ni les anecdotes croustillantes qui ont forgé la légende des Renards Bleus, association créée par des Anciens de l’US Marmande en 1989. Ce nom a été choisi en 1992 en mémoire de Serge Muratet, emblématique demi de mêlée du club disparu trop tôt, et qui fut admiré de Dartiailh pour son jeu vif et rusé.
 
Haka en patois, taurillon et lâchers d’huîtres
 

Cet héritage, les Renards Bleus ont cherché à le perpétuer dans tout le Grand-Sud, de Biarritz à Nice, en passant par La Rochelle, Perpignan, Blagnac… Précédés d’une flatteuse réputation, ils y ont croisé la route des Cyrano de Bergerac, des Old Blacks du Boucau, des Papous de Mont-de-Marsan, des Vieillards Maniaques de Condom… Avec comme point d’orgue la finale du tournoi UFAR en 1993, perdue d’un rien contre les Verts Galants de Pau. « J’avais remarqué que les équipes qui allaient au bout avaient un effectif pléthorique. Alors je me suis décidé à envoyer du nombre : on s’est pointés à 42 à Arcachon ! On a pu faire tourner régulièrement les mecs et on est restés invaincus jusqu’à la finale », se rappelle Jacques Brousse, chef d’orchestre au refrain assumé : « la balle à l’aile, la vie est belle ! ». Une maxime en parfaite harmonie avec ce rugby champagne qui faisait fureur à la fin des eighties, dans le sillage des trublions du Racing Club de France – Guillard, Lafond, Mesnel, Blanc– et de leur célèbre nœud papillon rose.
 
Il y avait cet esprit « Show Biz » aussi, chez les Marmandais. Ce mélange d’esthétisme et de fantaisie dans ce sport très emprunt de valeurs. D’un côté ce look très soigné, ces maillots élégants, cette présentation des joueurs volontairement « sérieuse ». De l’autre cette ambiance authentique et ces facéties qui n’avaient rien à envier aux Racingmen, entre troisièmes mi-temps mémorables et excentricités sur le pré. « On s’était fait teindre les cheveux en bleu en 1994 pour un tournoi à Saint-Jean-de-Luz… Je me souviens aussi de la finale de 93 où on avait fait un tabac avec un Haka en patois totalement revisité par Francis Franceschet ! » se marre le président-fondateur, en passant en revue les photos qui témoignent de ces moments de vie. Hors des terrains aussi, les Renards ont fait les quatre cents coups ; comme lors de ce séjour à Montpellier, marquant surtout pour Raymond Rousille, qui y a laissé deux côtes après s’être frotté à un taurillon, maîtrisé ensuite par André Kaczmarek. Ou comme lors de ces lâchers d’huîtres – et de vin de blanc – qui s’improvisaient bien souvent les week-ends…  
 

Le rugby jamais loin
 

La venue des Américains de Sacramento, délégation emmenée par Bruce Norton, a également marqué les esprits. Jacques Brousse ne tarit pas d’éloges sur ces années folles. « C’était tout sauf un truc anodin, les Renards Bleus. Ça se greffait de partout, de Tonneins, de Duras… On avait même quelques anciens footeux dans le lot ! C’était un état d’esprit, un folklore, une communauté à laquelle tous ont adhéré. Ces gars, c’étaient des magiciens de l’amitié. Je me suis vraiment donné à fond là-dedans, mais sans aucun regret ». À ses plus belles heures, l’association a compté 70 membres, parmi lesquels Alain Moretti, Daniel Larquey, Patrick Poupot, Christian Thermes… Tous champions de France avec l’USM lors de la saison 1984-1985. Equipe redoutable et redoutée, elle n’en a jamais renié sa philosophie, ni ses valeurs : celles d’une bande de copains qui s’est forgée grâce à l’Ovalie, mais dont l’amitié s’est étendue bien au-delà du rectangle vert. « À chaque fois qu’un mec n’allait pas bien dans sa vie personnelle, bien souvent la première chose qu’il faisait, c’était de revenir vers les Renards», renchérit Jacques Losse, membre depuis 1995. Comme une seconde famille.
 
Leur dernière sortie officielle remonte à Janvier 2015, lors de la venue des Basques d’Anglet. Avec le poids des années, la plupart ont désormais raccroché définitivement les crampons, et les rencontres sportives se font raréfiées. À l’orée des 2000’s, les prétendants ont été moins nombreux, loin du formidable engouement de la décennie précédente. Un phénomène sociétal, assurément ; beaucoup de clubs d’ « Anciens » ont disparu de la circulation aujourd’hui. Mais pas à Marmande où quelques irréductibles, toujours prêts à donner un coup de main à l’USM en tant que bénévoles, ont entretenu la flamme, dans l’attente d’un renouvellement générationnel et de nouveaux challenges. Mais chez ces rusés-là, tout reste prétexte à se retrouver, dès que l’occasion se présente : les bons restos du coin, les pistes de ski… ou les tribunes d’un match du Tournoi des VI Nations. Dans le terrier des Renards Bleus, le rugby n’est jamais enfoui bien loin.